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Cotonou, le Kaléta se meurt Cotonou, le Kaléta se meurt

Pour les jeunes générations, le Kaléta est plus une curiosité qu’un rendez-vous annuel. Cette forme de spectacle vivant ambulant autrefois courant dans le ville de Cotonou, disparaît progressivement du paysage des fins d’années où elle avait pourtant eu, jusqu’à il y pas très longtemps, une place de choix.

À Cotonou, certains parmi les moins de 15 ans n’ont même jamais vu un spectacle de Kaléta de leur vie. À part peut-être à la télévision. Cette après-midi-là, Jonas Amoussou, menuisier, n’a pas hésité à garer sa moto, couper le moteur et à prendre le plaisir de regarder ces masques danser au son des percussions de leurs accompagnateurs, dans une ruelle de Godomey (Abomey – Calavi). La trentaine à peine entamée, il n’a plus vu de spectacle de Kaléta depuis qu’il s’est installé à Cotonou. « Gamin, c’était notre distraction préférée quand approchaient les fêtes de fin d’année », confie-t-il. « Moi particulièrement, j’étais un bon danseur. Il y avait plusieurs troupes dans le village qui se faisaient la concurrence. C’était à qui présenterait le plus beau spectacle. C’était très sérieux, on se faisait beaucoup d’argent », se souvient-il avec une pointe de nostalgie.

Une école, une esthétique et des valeurs

Inspiré des carnavals brésiliens et introduite au Bénin par la communauté afro-brésilienne, cette forme d’expression culturelle a très vite réussi à s’incruster dans le paysage culturel national. On connaît tous le Bourian de la collectivité de Souza, mais ce dernier n’a jamais eu la popularité du Kaléta qui n’est autre qu’un dérivé du premier. Jusqu’à la fin de la décennie 1990, les troupes de Kaléta étaient encore un peu le baromètre des fêtes de fin d’année. Elles apparaissaient dans les villes dès la mi-novembre et y circulaient généralement jusqu’à la fin des congés scolaires. Car s’il s’exécutait par certains jeunes déscolarisés, le Kaléta était surtout l’affaire des scolaires. « C’est par ce moyen que nous financions nos fêtes de fin d’année, parce qu’il nous permettait de collecter des sommes importantes d’argent », se souvient Rémy Dovonou, devenu aujourd’hui un anthropologue spécialiste des questions de Patrimoine.

Mais au-delà de l’aspect pécuniaire, le kaléta regorge de nombreuses richesses culturelles. « c’est un ensemble de codes, de valeurs, de symboles, de savoirs-faire artistiques et de métiers qui sont en déperdition avec le déclin du Kaléta », souligne Paul Akogni, le chef service de la communication et de la coopération du ministère de la culture. Pour lui, les "couvents" de Kaléta étaient de véritables écoles artistiques polyvalentes où l’on apprenait à chanter, à danser, à fabriquer des instruments de musique, des accoutrements. Il y avait aussi une attitude à avoir en public et qu’on apprenait dans ces ateliers. « Le mythe du “soukpota” par exemple (la tête de mouche avec laquelle on animerait le masque ndlr), était une démarche éducative dont le but était d’amener les enfants à respecter l’inconnu, et c’était à la troupe de faire respecter le Kaléta, par son attitude en public », précise Rémy Dovonou. Charles Noukpo 75 ans, se souvient : « Nous construisions nous-mêmes les couvents en nous servant de branchages de palmes, et seuls les "initiés" (certains membres de la troupe ndlr) y avaient accès, nous fabriquions nous-mêmes les masques à l’aide de cartons que nous coloriions avec des tentures à base de pigments naturels et nous cousions à la main les accoutrements. Notre troupe avait la particularité d’exceller dans l’adaptation de n’importe quel rythme... Chaque spectacle nous rapportait quelques centimes ». Le Kaléta véhiculait donc aussi une esthétique, et un esprit de compétition saine qui se meurent avec sa disparition.

Il faut se référer à la définition de l’Unesco pour mieux appréhender la gravité de cette situation de déclin. L’agence onusienne définit le patrimoine culturel immatériel comme étant « l’ensemble des pratiques, représentations, expressions, connaissances et savoir-faire – ainsi que les instruments, objets, artefacts et espaces culturels qui leur sont associés – que les communautés, les groupes et, le cas échéant, les individus reconnaissent comme faisant partie de leur patrimoine culturel. Ce patrimoine culturel immatériel, transmis de génération en génération, est recréé en permanence par les communautés et groupes en fonction de leur milieu, de leur interaction avec la nature et de leur histoire, et leur procure un sentiment d’identité et de continuité, contribuant ainsi à promouvoir le respect de la diversité culturelle et la créativité humaine...  » Le Kaléta, même s’il a été importé d’ailleurs, a été suffisamment approprié par certains peuples du Bénin pour intégrer parfaitement cette définition. La menace d’extinction qui plane sur lui provient alors de l’affaiblissement des maillons-clés de la transmission de génération en génération et de la recréation permanente. Pour les spécialistes deux principaux coupables sont sur le banc.

D’abord "la modernité"...

Certains pointent du doigt les nouveaux médias (l’internet, le téléphone mobile, les jeux vidéos) qui, par leur accessibilité et les nombreuses possibilités de distraction qu’ils offrent, relèguent aux oubliettes certaines pratiques culturelles. « Dans les grandes villes les élèves ne connaissent plus que leurs téléphones, la télé et les réseaux sociaux », constate Paul Akogni. Il y a aussi l’urbanisation galopante qui ne facilite plus beaucoup la circulation du Kaléta. « Beaucoup de routes ont été construites dans les villes ces dix dernières années, le trafic a considérablement augmenté au point où la circulation des piétons, à plus forte raison celle de troupes d’enfants, est devenue très dangereuse », souligne pour sa part Rémy Dovonou. L’on comprend donc que les parents ne veuillent plus laisser sortir leurs enfants n’importe comment dans les rues. De plus, une troupe de Kaléta suppose un travail d’équipe et donc de la familiarité, toutes choses que ne favorise guère l’individualisme qui caractérise les ménages dans les grandes villes. « Les enfants d’un même quartier ne jouent plus ensemble, ils se connaissent à peine et ne se fréquentent presque jamais », Impossible de faire du Kaléta dans ces conditions. D’ailleurs les parents n’offrent plus de masques aux enfants en fin d’année et elles ont presque disparu des étalages de jouets.

Ensuite le politique

Alors qu’il est du devoir du politique de protéger et de promouvoir par des moyens légaux ou réglementaires effectifs le patrimoine culturel, force est de constater le grand vide politique qui règne aujourd’hui autour du Kaléta. On comprend en effet mal le peu d’initiative publique ou la faiblesse des soutiens publics aux initiatives privées de conservation et de promotion de ce patrimoine. « Il devait y avoir un conservatoire national des folklores où le Kaléta devrait avoir une place de choix » » déplore Rémy Dovonou.

Pris dans l’étau du modernisme et de l’apathie politique, le Kaléta se retrouve livré à lui-même. Quelques rares initiatives privées ont tenté, comme le festival scolaire Kaléta (qui a disparu), ou tentent de garder vif le souffle de cette expression culturelle agonisante. Une initiative de Wilfried Houdjè réunit chaque année depuis 8 ans dans la villes de Ouidah, plusieurs troupes folkloriques dont des troupes de Kaléta. Et à Cotonou comme à Porto – Novo ou à Bohicon, on peut rencontrer sporadiquement au mois de décembre quelques attroupements de Kaléta. Mais nous sommes loin du phénomène de masse qu’il a pu être il y a encore une décennie. La menace d’extinction du Kaléta se voit peut-être moins maintenant, il est pourtant là. Encore une décennie comme la dernière, et le Kaléta ne deviendra qu’une vague légende racontée aux enfants par ceux qui s’en souviendront encore.




écrit par Bertrand
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