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Quand la presse béninoise se résigne Quand la presse béninoise se résigne

La date du jeudi 8 décembre 2011 restera dans les annales comme étant l’un des jours les plus controversés de la liberté de presse au Bénin. Le quotidien Le Béninois Libéré, célèbre pour ses articles à polémique et déjà condamné à maintes reprises par la Haac et par les associations professionnelles, a été définitivement raillé du paysage médiatique béninois. Aboubacar TAKOU et Eric TCHIAKPÊ quant à eux, perdent tout bonnement par la même voix le droit de se prévaloir journalistes au Bénin. Deux gouttes d’eau auront fait déborder le vase des rancœurs accumulées aussi bien par la Haac et par la communauté médiatique nationale au fil des années contre ce journal qui a très peu de concurrent dans son genre.

La première fut la publication d’un article le 6 décembre dernier d’un article très critique sur la tenue du sommet du conseil de l’Entente, cette organisation sous-régionale moribonde et dont nombre de voix réclament encore à tue-tête sa dissolution sans autre forme de procès. Le Béninois Libérée a eu – l’on s’en rend compte seulement maintenant – la très mauvaise idée de qualifier ce sommet de « club d’amis mal élus qui se sont retrouvés pour se féliciter chacun pour sa brillante élection ». Crime de lèse-majesté, article « outrageant, grossier et d’ordurier » pour le journal d’Aboubacar a été invité à s’expliquer devant la Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la Communication qui n’y trouve rien d’autre qu’un délit d’outrage à Chefs d’Etats. Comment un journal peut-il en effet se permettre de s’en prendre aussi frivolement à des chefs d’Etats qui se sont investis de la noble, courageuse et très opportune mission de ressusciter une organisation dont le caractère indispensable n’a jamais souffert de l’ombre du moindre doute ? Le journal qui, environ un mois plus tôt, avait cru flairer le coup du trafic de devises et de stupéfiants lors de l’immobilisation de l’avion du président gabonais sur l’aéroport de Cotonou n’était donc pas à son premier coup en matière de sabotage des bonnes relations diplomatiques entre le Bénin et ses amis africains. Sanction logique : un mois ferme d’interdiction de paraître. C’est alors que tombe la seconde goutte, probablement la plus grosse.

Au lendemain de sa condamnation, alors que les conseillers de la Haac s’attendaient probablement à ce que le journal fasse profil bas, Aboubacar TAKOU frappe à nouveau, en s’en prenant cette fois-ci à ses condamnateurs : « Comment la Haac a fendu le crâne de votre journal », peut-on lire à la Une du quotidien le 7 décembre. Article provocateur pour certains ; article d’autodérision pour d’autres, mais qui n’a pas échappé à la sensibilité des conseillers de la Haac qui y ont puisé la force de porter l’estocade comme jamais depuis le début de l’ère du renouveau démocratique.

Face à une décision aussi grave, abstraction faite des mobiles, tous ceux qui ont parié sur une levée de bouclier de corporation des journalistes et des patrons d’entreprises de presse, ont tous perdu. Dans un communiqué conjoint publié dans la foulée de cette décision l’Union des Professionnels des Médias du Bénin et le Conseil National du Patronat de la Presse et de l’Audiovisuel saluent « le caractère pédagogique des sanctions », même s’ils considèrent du bout des lèvres que « toute fermeture d’un journal est une restriction d’un espace de liberté dans une nation qui avance dans sa marche démocratique ». Brice HOUSSOU et Malick GOMINA ont même invité les journalistes béninois à être "irréprochables" du point de vue de leur responsabilité et de leur professionnalisme afin d’encourager les politiques à engager les réformes relatives à la suppression des peines privatives de liberté pour les faits qualifiés de délits de presse. Le communiqué du Patronat National de la Presse du Bénin (PNPB) que présidait en personne Aboubacar TAKOU n’a paradoxalement pas été plus courageux. L’organisation qui n’est sorti de son silence que près d’une semaine après (le 14 décembre ndlr) s’est contenté de prendre acte de la radiation de son président de la corporation et constate son incapacité à la diriger. « La disparition du journal Le Béninois Libéré constitue un coup dur pour l’ensemble de la communauté des éditeurs de presse du Bénin mais également pour l’exercice de la liberté d’expression. Cela consacre la réduction de l’espace médiatique et prive par la même occasion tous les acteurs sociaux d’un canal d’expression ayant longtemps servi à l’animation de la vie sociale du Bénin depuis sa création il y a plusieurs années » peut-lire dans le communiqué du PNPB qui appelle tous les éditeurs, les promoteurs d’organes de presse, les chefs d’entreprises, tous les démocrates et tous les acteurs sociaux de se montrer vigilants en vue de la préservation des acquis en matière de liberté d’expression et d’entreprise au Bénin.

De même, à part quelques timides condamnations, la presse béninoise dans sa très grande majorité, semble s’être résignée à cette condamnation. Le curriculum vitae du journal n’encourage certes, pas beaucoup au sacrifice, mais dont le principal risque de ces sanctions pourrait être l’instauration d’un climat de peur, favorable à une mise aux pas plus stricte et plus facile de ce qui était (naïvement) considéré comme « le quatrième pouvoir ».

Paradoxalement, c’est – une fois encore – de l’extérieur que viendra la réaction la plus dure face à cet état de fait. Reporter Sans Frontières (RSF), s’est dit surpris par la décision de la Haac. « La décision de la HAAC est une violation sans précédent de la liberté de la presse et écorne l’image d’un pays auparavant perçu comme une référence en la matière » dit le communiqué. L’association internationale de défense de la liberté de presse s’est dite « particulièrement préoccupée par le risque d’un durcissement de la Haute Autorité contre les médias critiques », avant d’avertir que « la fermeture d’un journal et l’interdiction d’exercer la profession de journaliste ne sont en aucun cas une réponse adéquate ». Un exemple pour les journalistes béninois ?




écrit par Bertrand
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